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Poser les deux mains sur les seules touches noires du piano et jouer au hasard pendant dix minutes : rien ne sonne faux. L’expérience se tente sans partition, sans avoir travaillé une seule gamme. Ces cinq touches forment une gamme pentatonique, l’échelle la plus répandue au monde, et l’ordre d’apprentissage s’y inverse : le geste vient en premier, l’explication ensuite. Nos cinq étapes pour improviser la citent au passage ; elle a de quoi occuper une page entière.

Le premier quart d’heure se joue sur les touches noires

La main gauche installe un point fixe : la quinte fa dièse-do dièse, plaquée à intervalles réguliers, une fois par mesure au début. Le pianiste et professeur Patrick Fraselle appelle cette quinte un bourdon, voisin de l’ostinato, cette formule qu’on répète sans la changer. La main droite se sert des cinq touches noires, dans l’ordre qu’elle veut, sans regarder le clavier.

La géométrie du clavier fait le travail. Les touches noires sont étroites, surélevées, réparties en groupes de deux et de trois que la main trouve au toucher. Chopin partait de là : sa position de départ posait les doigts sur mi, fa dièse, sol dièse, la dièse et si, les trois doigts longs sur les noires, le pouce et l’auriculaire sur les blanches. L’étude des gammes commençait par si majeur, qui préserve cette position. Do majeur, la plus simple à lire, était pour lui la plus difficile au piano, la main s’accordant mal à la structure du clavier, et il appelait les touches noires les « touches hautes ».

Ce cadre libère surtout l’attention. Avec cinq notes au lieu de douze, le choix de la note cesse d’occuper le premier plan et le rythme prend la place laissée vide : c’est l’argument du saxophoniste Jared Sims pour entrer dans l’improvisation par cette porte. Le parcours d’ensemble n’en est pas raccourci : l’ordre dans lequel tout cela s’apprend garde ses étapes.

Le demi-ton s’en va, le frottement aussi

Deux touches voisines, blanche ou noire, sont à un demi-ton l’une de l’autre, et deux demi-tons font un ton : la construction d’un accord repose déjà sur cette mesure. Sur les sept notes de do majeur, l’écart d’une note à la suivante vaut un ton partout, sauf entre mi et fa puis entre si et do. Ces deux demi-tons sont les seuls points de friction, et le motif complet est déroulé dans le tour des gammes majeures et mineures.

La pentatonique majeure de do écarte fa et si. Les deux demi-tons partent avec eux, et un troisième irritant disparaît du même coup : fa et si formaient entre eux un triton, l’intervalle le plus instable du système. Ce qui subsiste ne contient plus aucune seconde mineure et plus aucun triton. Cette sorte d’échelle porte un nom, anhémitonique, du grec « an », aucun, et « hemi », moitié.

Suite jouéeNotesÉcarts successifs, en tons
Gamme de do majeurdo ré mi fa sol la si do1 · 1 · ½ · 1 · 1 · 1 · ½
Pentatonique majeure de dodo ré mi sol la do1 · 1 · 1½ · 1 · 1½
Pentatonique mineure de lala do ré mi sol la1½ · 1 · 1 · 1½ · 1

Deux de ces cinq notes prises au hasard et jouées ensemble donnent une seconde majeure, une tierce, une quarte, une quinte, une sixte ou une septième mineure, jamais autre chose. La main peut tomber n’importe où sans produire de heurt, ce qu’a montré la manipulation du début. La formule a une limite : elle vaut pour les pentatoniques anhémitoniques, non pour toutes. L’échelle japonaise dite in compte des demi-tons, et ne pardonne pas autant.

Majeure ou mineure, la main ne change pas de touches

Les cinq mêmes notes changent de caractère selon celle qui ouvre. Do, ré, mi, sol, la donne la pentatonique majeure de do ; prises à partir de la, elles donnent la, do, ré, mi, sol, c’est-à-dire la pentatonique mineure de la. Rien n’a bougé sous les doigts, seul le point d’appui a changé. Les écarts, eux, se réorganisent : la majeure part sur deux tons pleins avant le grand intervalle, la mineure commence par lui, la tierce mineure la-do, d’où la couleur sombre que l’oreille associe au blues et au rock.

Sur les touches noires, la bascule est la même. Départ sur fa dièse, les cinq touches donnent la pentatonique majeure de sol bémol ; départ sur ré dièse, la mineure de mi bémol. Un seul jeu de touches, deux couleurs, et le bourdon de la main gauche décide de celle qu’on entend.

Aucun doigté ne fait autorité

Une gamme majeure a son doigté, imprimé dans tous les recueils. La pentatonique n’en a pas. Marius Nordal ouvre sur ce constat l’ouvrage qu’il lui consacre, et deux forums de pianistes, l’un français, l’autre anglophone, y aboutissent de leur côté. Sur une octave, deux tables de doigtés en ligne s’accordent tout de même pour la pentatonique de do et sa mineure de la, qui partagent leurs touches.

NoteMain droiteMain gaucheÉcart avec la suivante
Do1 (pouce)31 ton
Ré221 ton
Mi31 (pouce)1 ton et demi
Sol1 (le pouce passe)3 (le majeur enjambe)1 ton
La221 ton et demi
Do31 (pouce)

La difficulté tient dans une ligne de ce tableau. Le pouce passe sous la main entre mi et sol, donc sous une tierce mineure, là où la gamme de do majeur le fait passer de mi à fa, un demi-ton. Le geste est identique, la distance s’allonge, davantage encore avec l’écart que le pouce franchit dans un arpège. Poignet souple et avant-bras qui accompagne : l’assise et la courbure des doigts valent ici comme ailleurs.

Sur les cinq touches noires, le pouce se pose forcément sur une noire, et les propositions divergent.

  • 1-2-3, 1-2-3, puis 1-2-3-4-5 sur deux octaves, doigté gravé par Greg P. Taylor d’après les travaux de Nordal.
  • 1-2-3-1-2-3, la solution des tables de doigtés en ligne, la même qu’en touches blanches.
  • Un doigt par note, 1-2-3-4-5, puis passage du pouce, proposée sur un forum français : cinq notes, cinq doigts.
  • Trois doigts en tout, technique attribuée à Art Tatum, contestée dans le fil qui l’avance.

Nordal assume cet usage « interdit » du pouce, et tient d’ailleurs cette pentatonique pour plus commode que celles qui logent quinze notes sur sept touches blanches en deux octaves. Le choix se fait à la main, pas dans un tableau.

De la classe d’éveil au chorus de blues

Cinq notes qui ne heurtent pas font une gamme d’apprentissage. Zoltán Kodály a bâti sa méthode dessus après avoir constaté que les enfants chantaient mal les demi-tons : la pentatonique y sert de marche intermédiaire, mi et sol d’abord, puis la, do et ré, fa et si en dernier. Carl Orff s’appuyait sur la même propriété, jugeant qu’un enfant ne pouvait y commettre aucune véritable faute d’harmonie.

Le folklore avait pris les devants. Amazing Grace, dans la version diffusée depuis 1835, tient tout entière sur cinq sons, sans fa ni si ; Auld Lang Syne repose sur une mélodie écossaise pentatonique, Swing Low, Sweet Chariot et Oh! Susanna sont de la même famille. La réserve vaut pour chacun de ces airs : la mélodie est pentatonique, l’accompagnement qui la porte ne l’est pas. Ces airs ne sont plus protégés, et où télécharger sans risque traite la question du fichier.

Le blues ajoute une note à la pentatonique mineure, la quinte abaissée, d’où l’échelle à six sons que les méthodes appellent gamme blues : en la, la, do, ré, mi bémol, mi, sol. La définition est moins stable qu’il n’y paraît : plusieurs versions circulent, et les blue notes se chantent entre deux hauteurs du clavier tempéré, au point qu’une partie des théoriciens refuse à cet ensemble le statut de gamme. Le frottement d’une pentatonique mineure sur des accords majeurs n’est donc pas une tolérance : c’est la marque du style, et le langage harmonique du jazz prend le relais.

L’étude que Chopin destinait aux touches noires

Composé en 1830 et publié en 1833, en sol bémol majeur, l’op. 10 n° 5 lance la main droite dans un trait qui ne quitte pas les touches noires, à une exception près, un fa bécarre à la mesure 66. L’éditeur Henle relève que cette contrainte donne à l’harmonie un caractère pentatonique. Chopin, dans une lettre écrite de Marseille le 25 avril 1839, la disait « la moins intéressante pour ceux qui ne savent pas qu’elle est destinée aux touches noires ».

La pièce n’est pas pentatonique pour autant : seule la voix supérieure l’est, la main gauche fournit les notes manquantes et l’ensemble se déroule dans un cadre tonal ordinaire. C’est le modèle courant de cet usage, une mélodie sur cinq notes portée par une harmonie qui en compte sept, celui de l’élève qui improvise sur les noires, une quinte tournant à sa main gauche.

Le récit qui fait naître la pentatonique occidentale du gamelan javanais entendu par Debussy à l’Exposition de 1889 mérite le même tempérament. L’étude de Chopin le précède de près de soixante ans, une pièce écrite pour les seules touches noires existe dès 1798, et la musicologie récente voit dans cette écoute la confirmation d’un vocabulaire déjà en place plutôt que sa source. Cette étude-là demande des années avant d’être jouable ; d’ici là, quatorze pièces pour débuter et les volumes du rayon des partitions occupent les mains.

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