Le Nocturne op. 9 n° 2 de Chopin au piano : tout se joue à la main gauche
Deux séances suffisent à mettre la mélodie sous les doigts. La main gauche, elle, prend des mois : une basse grave, des accords à la septième, quatre allers-retours par mesure. Ce que ce nocturne demande au juste, ce qui le sépare du posthume en do dièse mineur, et pourquoi le rubato commence par la main qui accompagne.



3 heuresPublié le 4 novembre 2026 à 11:15
de lecture
La mélodie du Nocturne op. 9 n° 2 tient sous les doigts en deux séances. C’est la semaine suivante que les ennuis commencent, et ils viennent tous de la main gauche : une basse dans le grave, deux accords placés bien plus haut, et ce trajet à refaire quatre fois par mesure sans que l’oreille entende la couture. Ajoutez une pulsation qui doit plier sans se rompre, et un thème qui se charge de notes à chaque retour. Les grilles pédagogiques la rangent au niveau 6 sur 9 chez Henle et au neuvième des dix degrés du cursus RCM. Côté partition, aucune complication : le texte est libre, et un seul fichier mérite un regard avant le téléchargement.
Lequel, au juste
Chopin a écrit vingt et un nocturnes, et le public en désigne deux du même nom. Le premier est celui-ci : le deuxième des trois nocturnes de l’opus 9, en mi bémol majeur, composé entre 1830 et 1832 et publié à Leipzig en mars 1832. Premier cahier de nocturnes que Chopin ait fait paraître, dédié à Marie Pleyel, pianiste virtuose de son temps. Trente-quatre mesures à 12/8, marquées Andante.
Le second est le nocturne n° 20 en do dièse mineur, sans numéro d’opus, catalogué B. 49 et KK IVa/16. Chopin l’écrit en 1830 et le laisse dans ses papiers ; il paraît plus de vingt ans après sa mort. Le mot « nocturne » n’est pas de lui : sa partition porte Lento con gran espressione. Il l’avait destiné à sa sœur Ludwika, comme préparation avant qu’elle n’aborde son deuxième concerto. C’est la pièce qui ouvre et referme Le Pianiste de Roman Polanski, sous les doigts de Janusz Olejniczak.
Un troisième larron brouille les pistes : le nocturne op. 27 n° 1 est lui aussi en do dièse mineur, sans rapport avec le précédent. Un point intéresse le pianiste plus que la nomenclature : le syllabus 2022 du Royal Conservatory of Music range l’op. 9 n° 2 et le n° 20 au même échelon, le neuvième. Le posthume n’est pas la version facile du célèbre. Notre tour d’horizon des partitions de Chopin replace les deux dans le catalogue.
Le niveau réel, et ce qui doit être en place avant
Le verdict est stable d’une grille à l’autre. Henle publie l’op. 9 n° 2 en volume séparé, texte d’Ewald Zimmermann, doigtés de Hans-Martin Theopold, et lui attribue le niveau 6 de son échelle de 9. Le Royal Conservatory of Music le place au niveau 9 de sa liste romantique, sur dix niveaux gradués suivis d’un diplôme. Traduit en années de clavier : quatre à cinq ans de pratique suivie, davantage si le travail a été irrégulier.
Ce que ces classements supposent acquis : un legato construit avec les doigts, deux mains capables de jouer à des intensités différentes, une pédale changée à l’oreille, et la capacité de tenir un son piano sur plusieurs pages. La lecture, elle, ne résiste pas longtemps : trois bémols à l’armure, des valeurs longues, un tempo modéré. Si le déchiffrage reste laborieux, notre méthode pour lire une partition de piano se reprend avant celle-ci.
En cours, la demande arrive presque toujours trop tôt, et la raison se comprend : le thème s’écoute partout et paraît simple. Deux ans de piano suffisent à en jouer les premières lignes, puis la pièce se referme. Même mécanique que pour le Clair de lune au piano, dont le texte d’origine demande un vrai niveau intermédiaire. Pour patienter dans ce climat, la Gnossienne n° 1 de Satie réclame bien moins de moyens, et La Lettre à Élise reste un jalon plus abordable. Le parcours d’ensemble est décrit dans notre guide pour apprendre le piano.
La main gauche fait presque tout le travail
Prenez un temps de la partition, un seul. Il tient en trois croches : une basse détachée dans le grave, puis deux accords liés, posés bien plus haut. La mesure à 12/8 en aligne quatre, et le dispositif tourne jusqu’au dernier système : plus d’une centaine d’allers-retours entre les deux registres.
La première difficulté est le trajet. La main quitte le grave, remonte à l’aveugle et doit trouver son accord sans le chercher. Elle se travaille comme un déplacement : posez la main sur l’accord sans enfoncer les touches, redescendez à la basse, recommencez jusqu’à ce que l’arrivée soit silencieuse. Le geste part du bras, le poignet reste souple. Nos repères de doigté et de posture au piano s’appliquent mot pour mot ici.
La seconde tient à l’écartement des accords. Ils comptent souvent trois notes et s’étendent jusqu’à la septième, ce qui passe sans effort avec une grande main et se paie en tension avec une petite. Quand la main n’atteint pas, trois solutions, dans cet ordre :
- arpéger l’accord depuis le bas, en faisant tomber la note supérieure sur le temps : le placement rythmique reste juste ;
- confier la note grave à la pédale, prise au moment où la basse sonne, le temps que la main monte ;
- en dernier recours, retirer la note du milieu de l’accord, jamais celle du dessus ni celle du dessous, qui portent l’harmonie.
La pédale suit l’harmonie et change à chaque temps sur les premières pages, soit quatre fois par mesure. Les éditions anciennes l’écrivent noir sur blanc, un Ped. sous chaque basse et l’astérisque de relâche en fin de groupe. Une pédale gardée sur deux temps empile les harmonies, et le nocturne devient une flaque.
Le rubato a une horloge
« Que votre main gauche soit votre maître de chapelle ; elle est comme une montre. Quant à la droite, faites-en ce que vous voulez et ce que vous pouvez. » La formule est rapportée par ses élèves, Chopin n’ayant laissé aucune méthode écrite ; elle figure dans les témoignages réunis par Jean-Jacques Eigeldinger. Karol Mikuli, l’un de ces élèves, ajoute un détail qui surprend : le métronome ne quittait pas le piano du maître, et la main qui accompagne restait strictement dans la mesure pendant que l’autre chantait.
De là un contrôle à refaire chaque semaine. Métronome à un tempo confortable, main gauche rivée dessus, main droite libre de retarder puis de rattraper ; les deux mains se retrouvent à la barre de mesure. Si le clic devient gênant, la main gauche a suivi la droite. La différence entre un tempo souple et un tempo flottant se joue là, et notre article sur le tempo en musique en donne les repères.
La partition indique elle-même où cette liberté est attendue : la mention poco rubato apparaît dans la coda, à un endroit précis, et non en tête de page. Ailleurs, la pulsation tient, et c’est ce qui rend les inflexions audibles.
Les ornements sont écrits, et ils grossissent
Le thème revient six fois, et Chopin le récrit à chaque retour. Henle décrit cette mélodie de bel canto comme un tissage d’arabesques, toujours plus ornées d’une reprise à l’autre, et la page confirme : une petite note et un trille d’abord, un trait ornemental entier ensuite, puis des triples croches, un dessin chromatique, un groupe de trois notes contre deux. Le pianiste n’a rien à inventer, il a tout à placer.
La méthode tient en deux temps. Jouez le squelette, la mélodie débarrassée de ses ornements, jusqu’à ce que la phrase respire seule. Réintroduisez ensuite les notes ajoutées, une reprise après l’autre, en les comptant dans le temps au lieu de les tasser avant l’appui. Un ornement pressé s’entend comme un accident ; le même, compté, devient une inflexion.
Cette précision vaut pour toute la page. Les nuances descendent au ppp et montent au ff, les indications de caractère tombent là où elles comptent, dolcissimo, con forza, stretto, et la coda ouvre une mesure entière marquée senza tempo, où un dessin de quatre notes tourne une douzaine de fois avant de redescendre vers un accord tenu au point d’orgue. Sur ces indications de force, notre article sur les nuances en musique donne les correspondances.
Où prendre la partition, et le seul fichier à laisser
Sur la page de l’opus 9, huit gravures anciennes portent le bandeau « Public Domain » sans aucune condition : la première édition allemande chez Kistner, les tirages de Peters, Breitkopf, Schlesinger, Augener et Cotta, et les deux Schirmer établis par Mikuli et par Joseffy. Les deux éditions polonaises, la Paderewski et l’édition nationale de Jan Ekier et Paweł Kamiński, renvoient aux règles particulières des urtext, et une gravure de 2021 circule sous licence Creative Commons. Chopin, mort à Paris le 17 octobre 1849, n’entre dans aucun de ces calculs.
Le douzième fichier est celui qu’un pianiste français ouvrirait en premier, et c’est le seul qui lui soit fermé. L’édition de travail d’Alfred Cortot, parue chez Maurice Senart autour de 1916-1922, porte le bandeau « Public Domain - Non-PD EU », relevé le 17 août 2026 : Cortot est mort en 1962, et ses commentaires n’ont pas encore rejoint la musique dans le domaine public. Ouvrez plutôt la Mikuli : Karol Mikuli fut l’élève de Chopin, et c’est sa préface qui rapporte que le métronome ne quittait pas le piano du maître. Notre dossier sur les partitions de piano gratuites explique comment lire ces bandeaux ailleurs.
Pour qui préfère le papier, le catalogue propose trois entrées d’ampleur différente. Les partitions des Nocturnes de Chopin réunissent les vingt et un numéros en 110 pages rangées par opus, les posthumes fermant le volume, dont le fameux n° 20. Les 20 grands classiques de Chopin au piano mêlent sur 130 pages ballades, études, valses et six nocturnes, dont celui-ci et le n° 20. Et l’intégrale des œuvres pour piano solo publiée par Schirmer tient en 724 pages, reliure à spirale qui reste à plat sur le pupitre. Le rayon partitions de piano regroupe le répertoire au-delà de Chopin.
Un repère pour la première séance : ce nocturne se règle par le bas. Cherchez la vitesse à laquelle la basse a le temps de sonner avant que le premier accord ne tombe, tenez-la sur les quatre temps, et ne posez le chant par-dessus qu’une fois la main gauche capable de tourner sans vous. À partir de là, le rubato devient un choix au lieu d’une dérive.
Questions fréquentes
Tout se paie en dessous de la mélodie : une basse détachée à porter dans le grave, deux accords à rattraper bien plus haut à chaque temps, une pédale à changer à chaque harmonie, une pulsation à tenir d’une main pendant que l’autre respire. Cet empilement est ce que mesurent les classements, qui situent la pièce au niveau 6 sur 9 chez Henle et au niveau 9 des dix échelons de la liste romantique du Royal Conservatory of Music, soit quatre à cinq ans de pratique suivie. Déchiffrer cette page est à la portée de bien plus de pianistes que la jouer.
Ce sont deux pièces distinctes. L’op. 9 n° 2 est en mi bémol majeur, deuxième des trois nocturnes de l’opus 9, composé entre 1830 et 1832 et publié du vivant de Chopin, à partir de mars 1832. Le n° 20 en do dièse mineur date de 1830, n’a pas de numéro d’opus, porte les cotes B. 49 et KK IVa/16, et n’a paru que plus de vingt ans après la mort du compositeur, qui l’avait écrit pour sa sœur Ludwika et ne l’avait pas intitulé nocturne : sa partition indique Lento con gran espressione. Le syllabus RCM 2022 les range au même niveau 9. Attention à un troisième homonyme, le nocturne op. 27 n° 1, lui aussi en do dièse mineur.
Ces accords comptent souvent trois notes et s’étendent jusqu’à la septième. Première parade, la meilleure : arpéger l’accord depuis le bas en faisant tomber la note supérieure sur le temps, ce qui garde le placement rythmique intact et enrichit la sonorité. Deuxième parade : prendre la pédale au moment où la basse sonne, pour qu’elle tienne la note grave pendant que la main monte. En dernier recours, retirez la note du milieu de l’accord et gardez celles du dessus et du dessous, qui portent l’harmonie. Une main tendue sur chaque temps fatigue au bout de deux pages et durcit le son.
Oui, à un fichier près. Sur la page de l’opus 9 d’IMSLP, l’édition de travail d’Alfred Cortot, parue chez Senart autour de 1916-1922, porte le tag « Non-PD EU » et demeure protégée en Europe : Cortot est mort en 1962, et c’est son travail d’éditeur qui compte ici, la musique de Chopin étant libre depuis 1849. Les huit gravures anciennes de la même page, de Kistner aux Schirmer établis par Mikuli et par Joseffy, se téléchargent sans aucune condition ; deux éditions polonaises plus récentes renvoient aux règles particulières des urtext. Un pianiste installé en France prend l’une des huit.
En confiant la mesure à la main gauche. Les élèves de Chopin rapportent sa consigne : la main gauche est le maître de chapelle, elle est comme une montre, la droite fait ce qu’elle veut et ce qu’elle peut. Karol Mikuli précise que le métronome ne quittait pas le piano du maître et que la main d’accompagnement gardait la mesure pendant que l’autre chantait librement. Le contrôle tient en un exercice : métronome enclenché, main gauche calée sur le clic, main droite libre de retarder puis de rattraper, les deux mains se retrouvant à la barre de mesure. La partition indique poco rubato à un endroit précis de la coda, pas en tête de page.
Pour aller plus loin
Ces articles pourraient aussi vous intéresser










