Le Prélude en do majeur de Bach au piano : une page qui ne décide de rien
Trente-cinq mesures, une seule figure d’arpège, et pas une consigne : ni tempo, ni nuance, ni doigté. Le premier prélude du Clavier bien tempéré remet au pianiste tous les choix que les autres partitions ont déjà tranchés pour lui. Sa réputation de pièce facile mérite d’être discutée, et le fichier qu’on télécharge décide d’une partie du travail.



1 heurePublié le 1 novembre 2026 à 09:41
de lecture
À quelle vitesse jouer ce prélude ? À quel volume, avec quelle pédale, avec quels doigts ? Bach ne répond à aucune de ces questions : il a laissé trente-cinq mesures, une figure d’arpège reprise d’un bout à l’autre, rien de plus. Le prélude en do majeur BWV 846 ouvre le premier livre du Clavier bien tempéré et se déchiffre en première ou en deuxième année de piano ; ce qui reste à décider occupe des saisons, et de là vient sa réputation trompeuse.
Ce vide, les éditeurs l’ont comblé à sa place, et pas tous de la même façon : d’une édition à l’autre, le tempo imprimé, les nuances et jusqu’au nombre de mesures changent. La musique elle-même ne coûte rien : Bach est mort en 1750, elle appartient au domaine public.
Trente-cinq mesures et une seule figure
L’écriture est à quatre temps et tient sur un unique dessin d’accord brisé. Les deux mains s’en partagent les notes : la gauche pose les deux premières, la droite enchaîne les trois suivantes, et le groupe repart. La disposition rythmique ne bouge pas jusqu’aux trois dernières mesures, où la figure se défait pour poser l’accord final. Sous cet arpège se déplace une harmonie à cinq voix, et c’est elle le vrai sujet de la pièce.
Le trajet se retient en quatre stations : gagner sol majeur, revenir vers do par une série de septièmes diminuées, s’installer sur la dominante, tenir une pédale de tonique jusqu’à la fin. Les nommer à voix haute donne une forme à ce qui ressemble d’abord à un couloir de doubles croches. La lecture des deux portées ne réserve aucun piège, ce qui fait de la pièce un bon terrain pour affermir le déchiffrage, que notre page lire une partition de piano reprend depuis le début.
Ce prélude n’est pas né sous cette forme : une version antérieure et plus courte, cataloguée BWV 846a, figure dans le cahier que Bach commence en 1720 pour son fils Wilhelm Friedemann. Le recueil complet porte 1722 sur sa page de titre, et à cette date le mot Clavier couvre plusieurs instruments dont aucun n’a de pédale forte : l’absence d’indications relève de l’usage. Les éditions qui ont ensuite recouvert cette page de signes sont retracées sur notre verticale des partitions de Bach.
Le vrai chantier commence une fois les notes lues
Henle range le prélude au premier degré de son échelle de neuf, et la fugue qui le suit au sixième. L’éditeur assortit ce chiffre d’un avertissement imprimé sur sa fiche : « Sa facilité est trompeuse, car il faut construire une tension musicale sans jamais la laisser retomber. » Un élève de deuxième année lit ce texte sans obstacle technique, et c’est là le piège.
Ce qui résiste tient en cinq points.
- L’égalité des doigts : la même figure revient à chaque mesure, et le doigt qui appuie plus fort marque la page entière.
- La couture entre les mains : deux notes à gauche, trois à droite, un raccord qui doit rester inaudible.
- Le dosage : le sommet de l’arpège dessine une ligne, la basse en porte une autre, l’intérieur s’efface.
- La pulsation : trente-cinq mesures sans accroc de tempo, l’élargissement réservé aux dernières.
- La pédale : une harmonie, une pédale. Gardée au-delà, elle superpose deux accords étrangers.
La place de ce prélude dans les listes de morceaux de piano faciles pour débutants se justifie pour la lecture, et pour elle seule. Le classement d’un éditeur mesure la difficulté d’exécution, pas la durée d’attention ni la qualité du son : une page cotée au plus bas degré reste ainsi au programme des concertistes.
Cinq décisions que la page laisse ouvertes
Une partition romantique arrive chargée : nuances, respirations, pédales, tempo chiffré. Ici, le pianiste rédige lui-même ce cahier des charges, et mieux vaut le faire avant de jouer.
| Le point à trancher | Ce que porte la page | Le repère que je donne en cours |
|---|---|---|
| Le tempo | Rien en tête de partition | Un mouvement qui laisse chaque basse sonner jusqu’à l’arrivée de la suivante |
| Les nuances | Aucun signe d’intensité | Suivre la carte harmonique : le sommet tombe sur la préparation de dominante |
| Les doigtés | Aucun chiffre sur la portée | En choisir un, l’écrire au crayon, ne plus en changer |
| La pédale | Rien, les instruments visés n’en avaient pas | Un changement par harmonie, la page tenant d’abord sans pédale |
| La fin | Trois mesures où la figure se défait | L’élargissement se décide, puis se répète |
Le tempo mérite qu’on s’y arrête, puisque rien ne le fixe. Les interprètes du disque vont du recueillement au mouvement décidé, et les deux lectures se défendent. Le critère qui tranche est acoustique : dans une pièce sourde, la basse s’éteint vite et le mouvement se resserre ; sous une belle résonance, il s’élargit. La question du tempo en musique se pose ici sous sa forme la plus nue, sans un chiffre pour l’orienter.
Par où entrer dans la page
Le doigté vient en premier. Poser la figure dans chacune des positions de main qu’elle emprunte, écrire les chiffres au crayon, s’y tenir : une cellule répétée d’un bout à l’autre ne supporte pas l’hésitation, et un doigté flottant produit une irrégularité qu’aucun métronome n’explique. Le sujet est traité pour lui-même dans notre page doigté et posture au piano.
La pédale vient en dernier, et les premières séances se passent d’elle. Jouer la page pieds à plat met tout à découvert : liaisons manquées, basses trop courtes, changements d’harmonie escamotés. Elle s’ajoute après coup, comme un vernis et non comme un correctif.
L’égalité, elle, se juge mieux de loin. Posez un téléphone en train d’enregistrer, jouez la page, puis écoutez sans regarder la partition : ce qui ressort, ce sont les notes qui dépassent. Le chant qui se dégage alors vient de la basse, ce qui remet le travail à l’endroit : la main qui porte le sens est celle qui pose les deux premières notes.
Urtext ou édition révisée : ce qui change dans le fichier
IMSLP héberge une longue série de versions de ce prélude, et la page réserve une surprise : les fichiers les plus faciles à récupérer sont souvent ceux du dix-neuvième siècle, ceux-là mêmes qui ont couvert la partition de signes. La révision de Carl Czerny, parue chez Schirmer en 1893, s’y télécharge sans restriction, quand l’édition critique d’Alfred Dürr, publiée en 1989 chez Bärenreiter, s’accompagne d’un renvoi aux règles propres aux urtext et que deux tirages du vingtième siècle portent les mentions Non-PD EU ou Non-PD US.
Ces étiquettes qualifient le travail éditorial, jamais la musique : IMSLP rappelle qu’une édition peut recevoir dans l’Union européenne une protection propre, d’une durée variable selon les pays. Le statut se lit fichier par fichier, et non œuvre par œuvre, point que reprend notre inventaire des partitions de piano gratuites.
Deux familles se partagent le terrain.
- Une édition urtext établit le texte sur les sources et signale ses propres interventions. Chez Henle, le prélude et sa fugue tiennent dans un cahier établi par Ernst-Günter Heinemann, pour moins de dix euros, publié en deux versions au même tarif : l’une nue, l’autre pourvue des doigtés d’András Schiff.
- Une édition révisée du dix-neuvième siècle ajoute nuances, indications de tempo, doigtés et notes d’exécution : le catalogue qui réédite Czerny les annonce en toutes lettres. Rien n’y distingue la main de Bach de celle de l’éditeur.
Un détail propre à ce prélude tranche mieux qu’un principe : selon le fichier ouvert, la page compte trente-cinq mesures ou trente-six. Une mesure absente de l’autographe s’est installée dans les éditions du dix-neuvième siècle et court encore dans une partie des PDF en ligne. Un urtext la retire ou la signale en note ; une édition révisée la donne sans commentaire. L’origine de cette mesure est une histoire d’éditeurs à elle seule.
La mélodie de Gounod, posée par-dessus
Beaucoup d’élèves arrivent à ce prélude par un détour : ils l’ont entendu sous une voix. Charles Gounod a construit dans les années 1850 une mélodie qui se superpose au texte de Bach, jouée d’abord sous le titre de Méditation, puis chantée sur le texte latin de l’Ave Maria. Le pianiste qui accompagne joue donc le prélude tel quel, sous une ligne qui ne lui appartient pas.
Le texte que Gounod avait sous les yeux comportait la mesure surnuméraire, et cela se paie en répétition : sur une édition revenue aux sources, la ligne chantée et le clavier ne tombent plus ensemble à cet endroit. Le cas se règle en ouvrant une partition de Gounod plutôt qu’un fichier de Bach, comme l’explique notre page sur l’Ave Maria au piano.
Et après ce prélude
La fugue attend sur la page suivante et demande une autre préparation : quatre voix à tenir sur vingt-sept mesures, un sujet à faire entendre à chaque entrée. Le chemin entre les deux se compte en saisons plutôt qu’en semaines, et notre parcours pour apprendre le piano le déroule.
Pendant ce temps, le prélude reste sur le pupitre et se couvre d’annotations, puisque toutes ces décisions finissent au crayon : un cahier imprimé le supporte mieux qu’un écran. La boutique tient un rayon de partitions de piano où figurent des recueils larges comme « Le grand répertoire de piano classique avec 70 partitions célèbres », qui va de Bach à Wagner, ou « Partitions Classiques Piano 40 Chefs d’Œuvre », qui annonce Bach parmi ses compositeurs. Reprenez la page un an plus tard, annotations sous les yeux : ce que vous aurez changé dit assez ce que vous avez appris.
Questions fréquentes
Les notes se lisent dès la première ou la deuxième année : l’éditeur Henle classe le prélude au premier degré de son échelle de neuf, et place au sixième la fugue qui le suit. La fiche de l’éditeur ajoute que cette facilité est trompeuse, puisqu’il faut construire une tension musicale sans la laisser retomber pendant trente-cinq mesures. Un pianiste confirmé continue donc de travailler cette page pour l’égalité des doigts, le dosage du son et la tenue de la pulsation, longtemps après l’avoir déchiffrée.
Aucune indication ne figure en tête de la partition : Bach n’en a pas écrit, et le choix revient au pianiste. Les lectures publiées vont du mouvement recueilli au mouvement décidé, entre andante et allegro selon les interprètes. Un repère fiable existe pourtant, et il est acoustique : la basse posée au début de chaque mesure doit encore sonner à l’arrivée de la mesure suivante. Dans une pièce sourde, cela conduit à resserrer le mouvement ; sous une belle résonance, à l’élargir. Les indications de tempo imprimées sur certaines éditions viennent de leurs éditeurs.
La partition ne dit rien de la pédale, et pour cause : les instruments à clavier visés par Bach n’en possédaient pas. Rien n’interdit de l’employer au piano, à une condition de méthode : monter la pièce sans elle d’abord. Une page qui tient debout pieds à plat révèle les liaisons manquées et les basses trop courtes, que la pédale masquerait sans les corriger. Elle s’ajoute ensuite au rythme des harmonies, une par harmonie, relevée brièvement à chaque changement, sous peine de superposer deux accords étrangers l’un à l’autre.
Bach est mort en 1750 et sa musique appartient au domaine public, ce qui rend IMSLP utilisable sans réserve pour cette pièce. La vigilance porte sur les fichiers eux-mêmes : une édition urtext établit le texte sur les sources et signale ses interventions, quand une révision du dix-neuvième siècle ajoute nuances, tempos, doigtés et notes d’exécution sans les distinguer de l’écriture de Bach. Regardez aussi la mention de licence affichée avec chaque fichier : les étiquettes Non-PD EU et Non-PD US visent le travail de l’éditeur, jamais la musique.
Trente-cinq dans l’autographe de Bach. Une mesure supplémentaire, ajoutée au tournant du dix-neuvième siècle pour adoucir un enchaînement d’harmonies, s’est imposée dans les éditions de cette époque et circule encore dans une partie des fichiers en ligne. Les éditions urtext modernes la retirent ou la signalent en note. Le détail a une conséquence pratique pour qui accompagne l’Ave Maria de Gounod : la mélodie a été écrite sur le texte qui comportait cette mesure.
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