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On vous demande de jouer « l’Ave Maria » pour une cérémonie, et la conversation s’arrête là. Personne n’a dit lequel, ni avec qui : ces deux points décident pourtant de tout le reste. Trois pièces répondent à ce nom au clavier, celle de Schubert, celle dite de Bach-Gounod, et une troisième que les pochettes attribuent à Caccini sans qu’il y soit pour rien. Les deux premières sont libres de droits, la dernière ne l’est pas. Aucune des trois n’a été écrite pour le piano seul : ce sont des mélodies accompagnées, ce qui change la partition à commander, la tonalité à retenir et le niveau demandé.

Celle de Schubert ne chantait pas en latin

Franz Schubert (1797-1828) écrit en avril 1825 un lied intitulé Ellens dritter Gesang, publié l’année suivante comme sixième numéro de son opus 52, un recueil de sept mélodies tirées de La Dame du lac de Walter Scott dans la traduction allemande d’Adam Storck. Le lied porte aussi le titre Hymne an die Jungfrau. Ellen Douglas, réfugiée avec son père dans une grotte, y adresse une prière à la Vierge. Le texte est allemand, étranger à toute liturgie, et tout ce qu’il partage avec la prière romaine tient dans ses deux premiers mots.

Ces deux mots ont fait le reste. Le latin est venu se poser sur la mélodie plus tard, et l’usage a renversé l’ordre des choses : le public entend une musique d’église là où Schubert avait mis en notes un poème écossais. Le catalogue donne au lied le numéro D. 839 ; l’original est en si bémol majeur, pour voix et piano. Chanter accompagné est un genre en soi, qui a sa place dans le répertoire piano classique, à côté des sonates et des préludes.

Celle de Gounod est écrite par-dessus Bach

Charles Gounod (1818-1893) improvise au début des années 1850 une mélodie au-dessus du premier prélude du Clavier bien tempéré, le prélude en do majeur BWV 846, en tête d’un recueil daté de 1722. Le pianiste Pierre Zimmermann, son futur beau-père, met l’improvisation par écrit, et Heugel publie en 1853 une Méditation sur le 1er prélude de piano de S. Bach pour violon (ou violoncelle) avec piano et harmonium. Le texte latin arrive en 1859, sur la même ligne mélodique.

Ce montage a une conséquence directe au clavier : le pianiste de la Méditation joue Bach, note pour note, pendant que la mélodie de Gounod passe au-dessus. Un détail compte avant la première répétition. Le texte du prélude que Gounod avait sous les yeux comportait une mesure absente de l’autographe de Bach, héritée des éditions du 19e siècle, une histoire éditoriale que retrace notre page sur les partitions de Bach. Un urtext moderne la retire, et l’accompagnement décroche de la ligne chantée. Pour accompagner, on ouvre une édition de Gounod, pas un fichier de Bach.

Celle qu’on prête à Caccini est de Vladimir Vavilov

La troisième circule sous le nom de Giulio Caccini, un Florentin des débuts de l’opéra. Elle est de Vladimir Vavilov (1925-1973), guitariste, luthiste et compositeur soviétique, qui signait ses propres pièces du nom d’auteurs de la Renaissance ou du baroque, sans chercher à en imiter le style. Il l’enregistre et la publie lui-même en 1970 chez Melodiya, avec la mention « anonyme ». L’attribution à Caccini est venue après sa mort, par un chemin qui reste discuté : l’explication la plus reprise met en cause un organiste du disque, et se heurte à la date de son décès. L’enregistrement d’Irina Arkhipova de 1987, arrangé par l’organiste Oleg Yanchenko, a porté la pièce jusqu’au grand public, et le malentendu avec elle.

Cette généalogie a une suite juridique. Vavilov étant mort en 1973, la règle des soixante-dix ans après la mort de l’auteur tient sa musique hors du domaine public européen jusqu’à la fin de 2043. IMSLP la classe sous son vrai nom, parmi les œuvres hors domaine public, en signalant l’attribution erronée à Caccini. Un même titre porté par des œuvres sans rapport n’a rien d’exceptionnel : la requête clair de lune piano mène de la même façon à Debussy et à Beethoven.

Accompagner, ou jouer seul

La question se pose avant le choix du compositeur. Un pianiste sollicité pour un mariage ou pour des obsèques joue rarement l’Ave Maria pour lui seul : il tient l’accompagnement pendant qu’une voix ou un violon porte la mélodie. La partition à ouvrir n’est alors pas celle d’une transcription pour piano seul, et le travail non plus.

Sous une voix ou un violon

Chez Schubert, la droite égrène sur chaque temps un accord brisé qui monte puis redescend, tandis que la gauche pique une octave dans le grave et la quitte aussitôt. Le dessin ne varie pas d’une strophe à l’autre. C’est de là que vient la difficulté : tenir cette régularité sans la rendre mécanique, garder le bras gauche souple sur ses allers-retours vers le grave, et suivre la respiration du chanteur. Une édition chant et piano se choisit dans la tonalité qui va à la voix, pas dans celle de l’original.

Chez Gounod, le pianiste a devant lui le prélude de Bach en entier, un motif d’arpège repris de bout en bout. L’éditeur Henle le place au premier de ses neuf degrés de difficulté, ce qui vaut pour les notes et, je le répète à chaque élève qui l’ouvre, s’arrête là. Sous une ligne chantée, il réclame une pulsation qui ne bouge pas, un son égal d’un arpège à l’autre et une tension conduite jusqu’aux dernières mesures, faute de quoi l’accompagnement se change en tapis.

Le clavier tout seul

Jouer l’Ave Maria de Schubert sans personne d’autre suppose une transcription. Celle de Liszt, douzième pièce des 12 Lieder von Franz Schubert S. 558 parus en 1838, installe le chant au médium du clavier et répartit l’accompagnement au-dessus et au-dessous, ce qui produit l’effet de troisième main qu’on prête à ses transcriptions de lieder. Trois plans sonores pour dix doigts, et celui qui porte la mélodie doit dominer ses voisins immédiats. C’est une page de pianiste avancé, à ne pas confondre avec le lied qu’elle transcrit.

Entre l’accompagnement d’origine et Liszt, des arrangements pour piano seul de niveau intermédiaire ou débutant harmonisent la mélodie et allègent la figure d’accompagnement. Le Bach-Gounod en connaît autant, avec une particularité : jouée seule, la pièce impose de tenir le prélude d’une main et le chant de l’autre, et le prélude cesse d’être le sujet pour devenir un fond.

La partition ouverteCe qui se joueÀ partir de quand
Accompagnement de Schubert, chant ou violonArpège répété sur chaque temps à droite, octaves brèves à gauche, trois strophes sans ruptureDeux à trois ans pour le texte, davantage pour la régularité
Accompagnement du Bach-GounodLe prélude de Bach du début à la fin, sous une ligne indépendanteLes notes dès la première année, la tenue bien plus tard
Transcription de Liszt, S. 558 n° 12Chant au médium, accompagnement de part et d’autre, trois plans sonores à doserNiveau avancé
Arrangement pour piano seulMélodie harmonisée, figure d’accompagnement allégéePremière ou deuxième année selon la version

Ce qui se règle à la première répétition

Un accompagnement se prépare seul, puis se refait avec l’autre musicien, et la seconde séance corrige la première. Ce qui suit revient d’une répétition à l’autre.

  • Le tempo se fixe avec le chanteur, sur sa respiration : une phrase de Schubert qui tient d’un seul souffle chez l’un obligera l’autre à élargir.
  • La pédale suit les harmonies : une par basse, changée quand la nouvelle sonne. Sous une voix, une pédale sale s’entend deux fois plus, d’où l’intérêt de revoir les pédales du piano.
  • Sur une partition chant et piano, la ligne vocale est imprimée au-dessus des deux portées du clavier : elle se lit, elle ne se joue pas. Cette portée supplémentaire change le déchiffrage, et l’art de lire une partition de piano se révise avant la répétition.
  • Les fins de phrase se décident à deux : chez Schubert, la voix tient une longue note pendant que l’arpège continue, et c’est le pianiste qui relance.
  • Le jour venu, l’instrument est inconnu et l’acoustique traîne : une église raccourcit la pédale et élargit le tempo.

Trouver la bonne partition

Schubert est mort en 1828, Gounod en 1893, Bach en 1750 : les deux premiers Ave Maria appartiennent au domaine public et IMSLP en réunit les partitions. La page du D. 839 range la partition chant et piano en quatre tonalités, si bémol majeur pour l’original, puis la bémol, sol et mi bémol pour les voix plus graves, ce qui règle la transposition sans réécrire une note. Les transcriptions pour piano seul y figurent, Liszt compris.

La mention de licence affichée sous chaque fichier mérite pourtant un regard. Sur cette même page, une édition Durand de 1935 porte les mentions Non-PD EU et Non-PD US : le lied appartient à tous, mais ce tirage reste sous droits et son téléchargement est illégal. Un fichier libre et un fichier gratuit ne sont pas la même chose, et la nuance décide de ce qu’on a le droit d’imprimer ; nos partitions de piano gratuites la détaillent. La même bibliothèque donne la Méditation de Gounod dans ses différentes moutures, et Henle en publie un urtext pour voix et piano en trois tessitures.

La troisième relève d’un autre régime. Les PDF qui circulent sous le nom de Caccini reposent sur une attribution qui ne tient pas, et sur une gratuité qui ne tient pas davantage. Les catalogues commerciaux la vendent : l’éditeur français Noviscore la propose pour quelques euros sous le nom de Vavilov, en piano seul comme en piano d’accompagnement, et donne Vavilov pour compositeur sur sa page. Une partie d’accompagnement finit couverte d’annotations, respirations du chanteur comprises : la boutique classe ces éditions au rayon partitions de piano.

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