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Le gâteau sort de la cuisine, douze personnes se tournent vers le piano, et il faut lancer les huit mesures que tout le monde connaît. C’est la seule pièce du répertoire où le public chante par-dessus l’instrument : jouer juste y compte moins que donner un départ net et un tempo que la table puisse suivre. La mélodie tient dans une octave, l’harmonie dans trois accords, et deux choses coincent pourtant : la levée du début, et le réflexe du do majeur quand personne autour de la table ne chante en do majeur.

Le point sur les droits : plus personne ne possède cet air

La mélodie n’a pas été écrite pour un anniversaire. Elle s’appelait Good Morning to All et paraît en 1893 à Chicago, chez l’éditeur Clayton F. Summy, dans un recueil pour jardins d’enfants. On l’attribue à deux sœurs enseignantes de Louisville, Mildred J. Hill pour la musique et Patty Smith Hill pour le texte, attribution que plusieurs auteurs contestent en signalant des chansons antérieures très proches. Les paroles d’anniversaire apparaissent plus tard, sans auteur identifié : les premières traces imprimées se situent entre 1901 et 1912 selon les sources.

En 1935, la maison Summy dépose un copyright au nom de Preston Ware Orem. Warner/Chappell rachète le catalogue en 1988 et facture l’usage de la chanson pendant près de trente ans, pour des redevances que la presse situe autour de deux millions de dollars par an. D’où les contorsions des films au moment du gâteau. Le 22 septembre 2015, le juge fédéral George H. King tranche : le dépôt de 1935 ne portait que sur un arrangement pour piano facile, et l’éditeur n’a jamais prouvé détenir le moindre droit sur les paroles. L’ordonnance finale du 30 juin 2016 déclare la chanson dans le domaine public, au terme d’une transaction à quatorze millions de dollars.

Le raisonnement français emprunte un autre chemin et arrive au même endroit. Chez nous, la protection court soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Mildred Hill est morte en 1916 : sa mélodie est libre depuis longtemps. Patty Smith Hill est morte en mai 1946, et à supposer qu’on lui attribue les paroles d’anniversaire, ce que les sources ne permettent pas d’affirmer, la protection se serait éteinte fin 2016. Jouer cet air et le faire chanter ne demande donc aucune autorisation, et le cercle de famille bénéficie de toute façon d’une exception au code de la propriété intellectuelle.

Le piège habituel des partitions anciennes se referme ici : l’œuvre est libre, l’édition ne l’est pas toujours. IMSLP héberge le recueil d’origine de 1893 et une version révisée parue en 1922 dans The Everyday Song Book, tous deux en domaine public. Les arrangements récents du catalogue, eux, sortent presque tous sous licence Creative Commons : attribution obligatoire, parfois interdiction d’usage commercial. L’étiquette figure à côté de chaque fichier. Celui de Preston Ware Orem, 1935, celui-là même qui a nourri le procès, porte la mention Non-PD US. Notre article sur les partitions de piano gratuites détaille ces étiquettes.

Huit mesures, une octave et une levée

La mélodie s’écrit à trois temps et ne commence pas au premier temps. Ses deux premières notes forment une levée : elles tombent sur le troisième temps d’une mesure incomplète, sur un rythme pointé bref, et le premier temps fort arrive sur la troisième note. C’est là que trébuche la majorité des débutants. Posées sur un premier temps, ces deux notes décalent tout le morceau et la table part avant ou après le piano. Le remède tient en une habitude : compter trois temps à voix haute, et n’attaquer que sur le troisième. Notre repère pour lire une partition revient sur ce que la levée signifie au papier.

L’étendue est d’une octave juste. En do majeur, la mélodie descend au sol placé sous le do central et monte au sol de l’octave supérieure, atteint par un saut d’octave au début de la troisième phrase, celle qui porte le prénom. Ce saut est le seul geste large de la pièce, et il commande le doigté : les deux premières phrases logent sous cinq doigts en position de sol, sans le moindre déplacement de main ; la troisième oblige à quitter cette position ; la quatrième retombe dans une position de do. Les trois quarts du morceau se jouent main immobile.

La troisième phrase pose une question que la partition ne règle pas : le prénom. Un prénom d’une syllabe et un prénom de quatre ne se chantent pas sur le même nombre de notes. Mon repère de cours est de tenir la note aiguë aussi longtemps qu’il faut et de rattraper le rythme sur la descente. La table s’adapte sans y penser, à condition que le pianiste ait tranché avant de commencer.

Trois versions, du premier mois au repas de famille

La même mélodie supporte trois habillages. Le bon est celui que vos mains tiennent sans réfléchir le jour venu, parce qu’une tablée n’attend pas.

Version 1 : la mélodie et sept notes tenues

Main droite pour la mélodie, main gauche réduite au strict nécessaire : une note tenue, la fondamentale de l’accord en cours, posée au premier temps et gardée jusqu’au changement suivant. En do majeur, la suite se lit do, sol, do, fa, do, sol, do : sept appuis pour huit mesures, et une main gauche qui ne quitte pratiquement pas sa place. L’oreille entend une harmonie complète alors qu’un seul doigt travaille. Cette version se monte en une ou deux séances après quelques mois de clavier, dans la zone des premières pièces de notre liste de morceaux de piano faciles. Le saut d’octave reste le seul obstacle, et quelques allers-retours sur ce seul intervalle, ajoutés à notre routine d’exercices, le sécurisent en une semaine.

Version 2 : basse au premier temps, accord sur les deux autres

Passer à l’accompagnement complet revient à remplir les deux temps laissés vides. Première étape, l’accord plaqué : les trois notes ensemble sur le premier temps, do-mi-sol pour le do, sol-si-ré pour le sol, fa-la-do pour le fa. Deuxième étape, le balancement de valse : la fondamentale seule au premier temps, l’accord complet aux deuxième et troisième. Ce mouvement fait tenir une tablée, parce qu’il matérialise la pulsation au lieu de la suggérer. Nos repères sur les accords au piano détaillent la fabrication de ces positions, septième du sol comprise.

Version 3 : renversements, basse qui marche, réharmonisation

Trois accords en position fondamentale obligent la main gauche à sauter d’un bout à l’autre du clavier. Les renversements suppriment ces sauts : gardez le do en position fondamentale, prenez le sol septième sans sa fondamentale, si-ré-fa, et le fa avec le do à la basse, do-fa-la. La main tient dans quelques touches et la conduite des voix devient fluide. Deuxième ajout, une basse qui marche : une noire par temps, chaque fondamentale reliée à la suivante par degrés conjoints, geste emprunté à la valse jazz. Troisième ajout, la réharmonisation : le do devenu do septième annonce l’accord de fa comme une dominante, et un ré mineur glissé devant le sol septième installe une cadence complète sur la dernière phrase.

La tonalité se décide à la voix, pas au clavier

Do majeur est la tonalité de travail, rarement celle du dîner. Le sol aigu de la troisième phrase fait le point de rupture : s’il force, la table décroche à cet endroit précis. Descendre d’un ton règle la plupart des cas.

TonalitéArmureCe que parcourt la mélodieQuand la choisir
Do majeurAucune altérationDu sol sous le do central au sol au-dessusTonalité de travail, tout est sur les touches blanches
Si bémol majeurDeux bémolsUn ton plus bas qu’en doLe sol aigu accroche, voix graves majoritaires
Fa majeurUn bémolUne quarte au-dessus de doVoix aiguës, ou table qui traîne dans le grave

Le bouton Transpose d’un piano numérique donne le même résultat sonore en trois secondes, sans rien changer sous les doigts. Il relève de la sortie sonore plutôt que de la transposition au sens propre, distinction que développe notre guide pour transposer une partition, mais pour trouver la hauteur d’un groupe en deux ou trois essais, il rend service. Sur un piano acoustique, il faut jouer réellement dans la nouvelle tonalité : huit mesures et trois accords se déplacent vite, et c’est l’exercice de transposition le plus rentable que je connaisse.

Ce qui change quand quinze personnes chantent avec vous

Trois gestes séparent l’accompagnateur du pianiste qui joue pour lui-même.

  • Donner la note avant de compter. Plaquez l’accord de tonique, puis la note de départ de la mélodie. Une table qui a entendu sa note attaque à l’unisson.
  • Compter les trois temps à voix haute. Le chant entre sur le troisième : c’est le seul moyen de faire respecter la levée par des gens qui ne lisent pas la musique.
  • Garder le tempo sur le prénom. C’est l’endroit où l’accompagnement s’effondre, parce que le pianiste ralentit pour vérifier que la table suit. Elle suit tant que le piano avance.

Le tempo de croisière reste modéré. Trop lent, la phrase s’affaisse ; trop vif, personne ne tient la note aiguë. Le bon réglage se prend sur la respiration d’un chanteur moyen, pas sur le confort de vos doigts. Prévoyez une fin : un dernier accord de tonique tenu, mains posées, plutôt qu’un silence qui laisse la table se demander si c’est terminé. Un recueil du rayon partitions de piano tient d’ailleurs mieux sur le pupitre qu’un téléphone au milieu des convives.

Le jour où cet air se joue dans trois tonalités sans y penser, un cap est franchi : celui de l’accompagnateur, qui suit une voix au lieu de suivre une page. La suite est balisée dans notre parcours d’apprentissage du piano.

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