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Deux pièces de Beethoven reviennent en cours plus souvent que tout son autre répertoire : la Lettre à Élise et le premier mouvement de la sonate dite « Clair de lune ». Elles donnent une idée fausse du reste : derrière elles, trente-deux sonates dont la majorité réclame une décennie de clavier, et entre les deux une zone dont on parle peu aux amateurs. La suite dit ce qui s’ouvre maintenant, ce qui attend, et par quelle source passer.

Deux tubes contre trente-deux sonates

La Lettre à Élise porte la référence WoO 59. Henle, dont l’échelle de difficulté compte neuf degrés, la cote 3, dans la tranche facile. Le Beethoven-Haus de Bonn la range parmi les mélodies les plus connues du compositeur, avec le motif initial de la Cinquième Symphonie et le chœur final de la Neuvième. Son thème tient en quelques lignes ; les deux épisodes centraux montent d’un cran. Le tutoriel consacré à la Lettre à Élise au piano en donne l’ordre de montage.

La sonate op. 27 n° 2 pose un problème d’un autre ordre. Henle cote l’œuvre entière 7 sur 9. L’Adagio sostenuto que tout le monde joue figure au deuxième échelon de l’échelle en cinq degrés de Pianolibrary, quand le Presto agitato final y atteint 3,5. Monter le premier mouvement ne dit donc rien de la capacité à jouer la sonate. Notre article sur le Clair de lune au piano sépare celle de Debussy de celle de Beethoven.

Le numéro d’opus trompe sur la difficulté

Le catalogue se lit mal comme une progression. Les sonates op. 49 n° 1 et n° 2 portent les numéros 19 et 20 dans la numérotation courante. Elles ont pourtant été écrites vers 1796-1798, à l’époque des sonates op. 10, et publiées bien plus tard, en 1805, après les refus essuyés par Carl, le frère du compositeur. Leur première édition les annonce comme des « Sonates faciles », et Henle les cote toutes les deux au niveau 3. La sonate op. 2 n° 1, la première publiée, est cotée 6.

Mieux vaut donc se fier à une cotation qu’à un numéro. L’échelle Henle compte neuf degrés groupés en trois tranches : 1 à 3 facile, 4 à 6 moyen, 7 à 9 difficile. Établie pour le piano par Rolf Koenen puis reprise par Jacob Leuschner, elle situe 95 à 98 % du répertoire entre 2 et 8. Le sommet reste rare : l’op. 106, dite Hammerklavier, y figure avec ses quelque douze cents mesures et une longue réputation d’injouable.

Ce qui s’ouvre avant les sonates

Les trois recueils de bagatelles

Sept pièces pour l’op. 33, onze pour l’op. 119, six pour l’op. 126. Le deuxième recueil rend le plus de services, parce que sa cotation s’étage : chez Henle, la n° 10 est au niveau 3, six autres au niveau 4, les n° 2 et 5 au niveau 5, les n° 6 et 7 au niveau 6. L’op. 126, composé en 1824 et publié l’année suivante, se tient à part : Beethoven écrit à son éditeur Schott que ces pièces sont sans doute les meilleures du genre qu’il ait écrites, et porte sur le manuscrit la mention « Ciclus von Kleinigkeiten ».

Les danses, et une sonatine qui n’est pas de lui

Sous les bagatelles s’étend un fonds de musique de circonstance que les catalogues rangent en WoO. Pianolibrary, qui classe l’œuvre pour piano sur cinq degrés, place la plupart de ces pages aux trois premiers échelons :

  • Les six écossaises WoO 83 et l’écossaise en mi bémol WoO 86 : deux lignes de danse et un rythme obstiné, trente secondes chacune.
  • Les douze danses allemandes WoO 8 et WoO 13, dont la majorité des numéros aux deux premiers échelons, pour l’appui de danse et les reprises.
  • Les menuets WoO 7 et WoO 10, deux minutes chacun, et la courte anglaise en ré WoO 212 : une main gauche régulière du début à la fin.

Un mot sur la sonatine en sol majeur, courante dans les cahiers d’élèves : elle est cataloguée Anh. 5 n° 1, à l’annexe du catalogue Kinsky-Halm réservée aux œuvres douteuses, et Henle écrit qu’il est très improbable que Beethoven l’ait écrite. Pour démarrer, mieux vaut piocher dans les quatorze morceaux de piano faciles pour débutants que nous avons retenus.

Les sonates, rangées par difficulté

Henle réunit cinq sonates dans un volume rangé par difficulté croissante : op. 49 n° 1 et n° 2 au niveau 3, puis op. 14 n° 1, op. 14 n° 2 et op. 2 n° 1 au niveau 6. Trois degrés séparent la première marche de la deuxième. Au-delà, on ne passe plus d’une sonate à l’autre en quelques mois.

Cotation HenlePièces concernéesCe que cela suppose
3 (facile)Bagatelle op. 119 n° 10, Lettre à Élise WoO 59, sonates op. 49 n° 1 et n° 2Deux à trois ans de pratique, repère de cours
4 et 5 (moyen)Bagatelles op. 119 n° 1, 3, 4, 8, 9 et 11, puis n° 2 et 5Caractères contrastés, changements de position
6 (moyen)Bagatelles op. 119 n° 6 et 7, sonates op. 14 n° 1, op. 14 n° 2, op. 2 n° 1Première sonate complète à tenir
7 (difficile)Pathétique op. 13, op. 26, op. 27 n° 2 (Clair de lune), Pastorale op. 28Technique avancée, endurance
8 et 9 (difficile)Tempête op. 31 n° 2, puis Hammerklavier op. 106Répertoire de concert

Ce tableau ordonne un itinéraire, pas une valeur : la bagatelle op. 119 n° 10 et le Hammerklavier sortent de la même main. Les autres écoles offrent d’autres itinéraires, déroulés époque par époque dans notre répertoire piano classique.

Le texte de Beethoven bouge selon les éditions

Un même passage peut se présenter de deux façons selon l’édition que l’on ouvre. L’autographe, les copies de travail, les épreuves corrigées et les premières éditions ne concordent pas toujours sur les liaisons, les articulations et la pédale, et les éditeurs du 19e siècle ont posé leurs retouches par-dessus. Deux cas donnent la mesure du problème.

La Lettre à Élise, d’abord. L’autographe a disparu. Ce qui reste de la main de Beethoven tient sur une feuille d’esquisses conservée au Beethoven-Haus sous la cote BH 116, où le morceau voisine avec des idées pour Egmont op. 84. Ludwig Nohl publie la pièce en 1867 en affirmant avoir vu l’autographe, et l’institution qualifie cette première édition de source pas complètement fiable. Le titre lui-même reste ouvert : Nohl rattachait le manuscrit à la succession de Therese von Droßdick, née Malfatti, d’où l’hypothèse d’un nom mal lu, quand d’autres avancent la cantatrice Elisabeth Röckel, appelée Elise par ses proches. Le Beethoven-Haus tient la question pour impossible à trancher.

Le Hammerklavier ensuite. L’autographe et les deux copies manuscrites sont perdus. Aux mesures 224 à 226 du premier mouvement, les la portent un dièse dans les premières éditions, quand plusieurs éditeurs y voient des bécarres que Beethoven aurait omis de noter ; éditions et enregistrements se partagent. Un amateur gagne surtout à lire la préface de son exemplaire, qui dit d’où vient le texte.

Urtext ou édition annotée

L’urtext vise le texte que les sources permettent de reconstituer, et ses notes critiques disent où le doute subsiste ; doigtés et pédale restent à votre charge. L’édition annotée fournit doigtés, pédales et parfois conseils de travail, ce qui pèse lourd quand on avance sans professeur. Beaucoup d’urtext modernes réunissent les deux apports : chez Henle, les doigtés de Murray Perahia accompagnent le texte établi avec Norbert Gertsch. Les recueils correspondants se trouvent au rayon partitions de piano, tous niveaux confondus, et la notation a son guide à part, lire une partition de piano.

Télécharger sur IMSLP, consulter à Bonn

Tout le catalogue est libre chez un compositeur mort en 1827, et IMSLP reste l’adresse la plus complète. Pour la Lettre à Élise, on y dénombre une vingtaine de partitions, dont la première édition de Nohl, parue chez Cotta en 1867 et numérisée par la bibliothèque du Beethoven-Haus.

Trois de ces fichiers portent pourtant le tag « Non-PD US, Non-PD EU » : une édition américaine de 1946 et deux tirages Henle révisés par Otto von Irmer, de 1950 et de 1958. La protection ne porte pas sur l’œuvre mais sur la révision et la gravure posées dessus, et la ligne de copyright le signale avant le clic. Les autres chausse-trappes du gratuit sont recensées dans le guide dédié aux partitions de piano gratuites.

La seconde source est moins connue : les Digital Archives du Beethoven-Haus de Bonn, sur beethoven.de. L’institution y publie des fac-similés couleur en haute définition de manuscrits, d’esquisses et d’imprimés anciens, classés par genre, avec une rubrique piano à deux mains distincte du piano à quatre mains. Chaque document s’ouvre dans un DFG-Viewer ou dans Mirador, et un bouton génère un PDF de l’image affichée ou de toutes les pages. L’usage non commercial est libre, à condition de citer « Beethoven-Haus Bonn » et le permalien du document. Ce fonds relève du document plutôt que de la partition de travail : on y lit l’écriture de Beethoven et ses ratures.

Un dernier indicateur échappe à toute cotation : le temps que l’on tient. Une bagatelle de trois pages menée jusqu’au bout apprend davantage qu’une sonate lâchée à la deuxième page, et j’oppose cet argument à qui vise la Pathétique après six mois de clavier.

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