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Trois pianistes qui cherchent « Interstellar » ne cherchent pas la même page. La bande originale que Hans Zimmer a écrite pour le film de Christopher Nolan aligne seize pistes, l’orgue d’église y porte la plus grande part du son, et le thème que presque tout le monde a en tête se vend sous au moins trois étiquettes selon la boutique. Dans la grande majorité des cas, le morceau visé est celui de « Cornfield Chase », deuxième piste de l’album : deux minutes sept à l’enregistrement, trois pages une fois ramenées au clavier, abordable dès la deuxième année dans les versions allégées. Aucune de ces pages n’est gratuite, et ne le sera pas avant longtemps.

Trois étiquettes pour un seul thème

L’album paru chez WaterTower Music le 17 novembre 2014 contient seize titres, et aucun d’eux ne s’appelle « Interstellar ». Le nom du film s’affiche pourtant en gros sur la plupart des partitions vendues, parce que les éditeurs numériques préfèrent l’étiquette que le public tape dans une barre de recherche. La même musique circule donc sous plusieurs noms, dans des tonalités qui ne se recoupent même pas.

Titre affiché en boutiquePiste de la bande originaleCe que porte la partition
« Interstellar (Main Theme) » (Musicnotes)Le thème récurrent du film, crédité Zimmer, Rubin et GibsonLa mineur, ♩ = 100, six pages, arrangement signé Patrik Pietschmann
« Cornfield Chase » (Sheet Music Direct, Quickpartitions, OKTAV, Tomplay)Piste 2 de l’album, 2 min 07♩ = 96, trois pages ; do majeur chez Quickpartitions, fa majeur chez OKTAV
« Interstellar » (Noviscore, Tomplay)La fiche Noviscore renvoie à « S.T.A.Y. », piste 15, qui reprend le même matériau en plus largeCinq niveaux, de trois à cinq pages

Le motif est le même d’un titre à l’autre : un arpège qui tourne, une mélodie de quelques notes posée dessus, une intensité qui monte par empilement. Ce qui change, c’est la tonalité choisie par l’arrangeur et la quantité de matière conservée. Écoutez l’extrait audio proposé sur chaque fiche produit avant de payer : c’est le seul moyen fiable de savoir si la version correspond à ce que vous avez en tête. Celui qui a déjà travaillé les thèmes de La La Land au piano connaît ce mécanisme, un ostinato tenu sous une ligne chantante, et retrouvera ses repères ici.

Acheter la bonne page, et rien d’autre

La musique d’Interstellar est protégée par le droit d’auteur. Hans Zimmer est en pleine activité, ses coauteurs sur cette piste, Ryan Rubin et Alex Gibson, aussi : la protection court leur vie durant, puis soixante-dix ans encore. Chercher un fichier sur IMSLP ne mène nulle part : la bibliothèque ne conserve que les œuvres tombées dans le domaine public, et celle-ci n’y entrera pas avant longtemps. Ce que les moteurs de recherche remontent à la place, ce sont des transcriptions maison postées sur des blogs ou des forums, sans accord de l’éditeur ni contrôle sur l’exactitude des notes. Notre dossier sur les partitions de piano gratuites explique où s’arrête le domaine public et où commence l’œuvre protégée.

Il n’existe pas non plus de recueil papier officiel consacré au film. La Hans Zimmer Collection publiée par Alfred Music, cent quarante-quatre pages et une trentaine de titres, va de Gladiator à Inception sans reprendre une seule ligne d’Interstellar. Tout passe donc par la vente au titre, en téléchargement, chez les plateformes qui détiennent la licence.

Comptez autour de cinq euros la partition. Quickpartitions affiche les ayants droit sur sa fiche produit, Alfred Music et Faber Music, ce qui permet de vérifier d’un coup d’œil qu’on achète une édition licenciée. Noviscore décline le thème en cinq niveaux, du débutant à l’expert, avec le nom des notes en option pour les tout premiers pas. Tomplay le propose en partition interactive, en solo ou soutenu par un orchestre enregistré, du niveau débutant au supérieur avancé. Musicnotes vend l’arrangement de Patrik Pietschmann sous licence Universal Music Publishing, transposable depuis son application. OKTAV le donne en fa majeur sur trois pages. Sur MuseScore, restez prudent : un catalogue sous licence et des dépôts d’utilisateurs y cohabitent, et la mention de licence se lit sur chaque partition, pas sur le site en bloc.

Un point à connaître avant de s’agacer : les droits de vente sont concédés territoire par territoire. Une même plateforme peut proposer un titre ici et afficher un message de restriction ailleurs, à la place du bouton d’achat. Si le cas se présente, passez à une autre boutique de la liste plutôt que vers un PDF douteux. Pour garder du papier sur le pupitre plutôt qu’un écran, notre rayon de partitions de piano rassemble des recueils par styles et par niveaux.

Ce que le clavier ne récupère pas de l’orgue

La genèse de la partition éclaire le reste. Christopher Nolan a demandé à Hans Zimmer une journée de travail sur une simple page de texte, sans lui dire à quel film elle se rapportait : une courte fable dactylographiée, l’histoire d’un père qui quitte son enfant. Zimmer a rendu une pièce brève pour piano et orgue. Nolan lui a répondu qu’il tenait là le cœur du film, avant de se mettre à parler d’espace, de trous de ver et de voyage dans le temps.

Pour l’enregistrement, Zimmer et Nolan sont allés à la Temple Church de Londres, sur l’orgue Harrison & Harrison de 1926 à quatre claviers, tenu par le directeur musical du lieu, Roger Sayer. Le reste a été gravé à AIR Lyndhurst Hall au printemps 2014, avec trente-quatre cordes, vingt-quatre bois, quatre pianos et un chœur de soixante voix. Nommée à l’Oscar de la meilleure musique originale en 2015, la partition s’est inclinée devant celle d’Alexandre Desplat pour The Grand Budapest Hotel.

Il faut donc rester honnête sur ce qu’on joue. Une réduction pour piano seul n’est pas la pièce de Zimmer : c’est une traduction. À l’orgue, une note tenue ne s’éteint jamais et la crue sonore se fabrique en tirant des jeux ; au piano, chaque son décroît dès l’instant où il est frappé. L’immobilité hypnotique de l’original devient, sous les doigts, un travail de régularité et de dosage. C’est jouable et c’est beau, à condition de savoir qu’on reconstruit l’effet au lieu de le reproduire.

Le niveau réel : facile à lire, difficile à tenir

À première vue, rien n’effraie. Le thème tient dans une main, l’harmonie tourne sur un cycle court, l’écriture répétitive rend le déchiffrage rapide pour qui vient du répertoire classique. Les éditeurs le classent d’ailleurs bas : OKTAV note son arrangement 53 sur 100, Sheet Music Direct range le sien en intermédiaire, Noviscore descend jusqu’au niveau débutant. Rien de tout cela ne ment. La difficulté est ailleurs, et elle tient en trois obstacles.

Un motif qui ne s’arrête jamais

Le fond du morceau est un arpège répété qui court du début à la fin, sur un tempo de noire à 96 dans les éditions les plus fidèles. Au bout de trente secondes, l’avant-bras chauffe, et le motif se met à traîner ou à s’emballer. Le remède tient au poids du bras et à la souplesse du poignet, seuls capables de répéter sans crisper pendant deux minutes. Sur ce point précis, mieux vaut relire notre page sur le doigté et la posture au piano qu’écouter un métronome. Travaillez ce motif seul, deux minutes d’affilée sans rupture, avant même de regarder la mélodie.

Une montée qui part trop tôt

Le morceau ne module presque pas : il grandit par couches. Dans l’original, chaque reprise ajoute un pupitre à l’orchestre ; au piano, l’arrangeur ajoute des octaves, du registre grave, de la densité d’accords. Le piège consiste à démarrer fort et à n’avoir plus rien à donner sur la dernière page. Repérez la fin, fixez-y votre volume maximal, puis reculez de trois crans pour écrire votre départ. La progression doit s’entendre sur toute la durée, pas seulement sur les huit dernières mesures.

Une pédale qui noie tout

C’est le réflexe que je corrige le plus souvent en cours sur ce morceau : la pédale enfoncée en continu pour imiter le souffle de l’orgue. Le résultat est une nappe où plus aucune note de l’arpège ne s’entend. Relevez-la à chaque changement d’harmonie, sans exception, et essayez la demi-pédale sur les passages denses. L’oreille doit garder le dessin du motif audible sous la mélodie, du début à la fin.

L’ordre de travail qui donne les meilleurs résultats tient en quatre temps.

  • Le motif seul, mains séparées puis ensemble, jusqu’à ce qu’il tourne sans y penser.
  • La mélodie seule, chantée en même temps qu’elle est jouée, pour trouver sa respiration.
  • L’assemblage par tranches de huit mesures, à vitesse réduite, mélodie un cran au-dessus.
  • Le plan de nuances sur la pièce entière, crayon en main, avant toute mise au tempo.

La lecture ne demande rien d’exotique : pas d’ornement, peu d’altérations accidentelles, une écriture régulière. Si le déchiffrage vous ralentit tout de même, notre méthode pour lire une partition de piano reprend les bases pas à pas. Et si ce thème doit être l’une de vos premières pièces, comparez-le d’abord aux morceaux de piano faciles pour débutants : la version débutant de Noviscore reste un vrai morceau de deux minutes à tenir sans faiblir.

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