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Deux pianistes travaillent le même Prélude en do majeur. Le premier a sous les yeux une page couverte de nuances et de liaisons ; le second lit trente-cinq mesures nues, sans un seul signe d’expression. Aucun des deux ne s’est trompé de morceau : c’est la situation ordinaire d’une partition de Bach, dont les sources ne portent presque aucune indication et que trois siècles d’éditeurs ont habillées chacun à sa manière. Savoir laquelle des deux versions on a téléchargée change tout le travail qui suit.

Une musique écrite avant le piano

Johann Sebastian Bach naît à Eisenach le 21 mars 1685 et meurt à Leipzig le 28 juillet 1750, à soixante-cinq ans. Organiste puis Konzertmeister à Weimar jusqu’en 1717, maître de chapelle à Köthen jusqu’en 1723, il passe les vingt-sept dernières années de sa vie comme cantor de l’école Saint-Thomas de Leipzig. Pendant tout ce temps, le mot qu’il inscrit sur ses recueils, Clavier, désigne le clavecin, le clavicorde ou l’orgue : le piano n’entre dans cette histoire qu’à la toute fin.

L’instrument existe pourtant de son vivant. Frédéric II de Prusse équipe ses palais de Potsdam de pianoforte signés Gottfried Silbermann, que Bach juge d’abord sévèrement, aigu faible et clavier dur, avant d’approuver les modèles améliorés ; le 7 mai 1747, il improvise devant le roi sur un thème donné, épisode dont sortira l’Offrande musicale. Ses recueils pour clavier sont tous antérieurs à cette rencontre.

Personne n’est tenu pour autant de jouer cette musique au clavecin, mais la responsabilité change de mains : la pédale, le crescendo, le poids du son ne figurent pas dans le texte, le pianiste les invente. Notre panorama du répertoire piano classique situe le baroque parmi les autres écoles.

Le Prélude en do majeur, cette fausse pièce facile

Le prélude BWV 846 ouvre le premier livre du Clavier bien tempéré, daté de 1722 : un unique motif d’arpège repris d’un bout à l’autre sur des harmonies qui se succèdent, trente-cinq mesures, aucune difficulté d’écartement ni de vitesse. L’éditeur Henle, dont l’échelle va de 1 à 9, le classe au niveau 1 ; la fugue qui le suit sur la même page est cotée 6. Cinq degrés séparent les deux moitiés d’un même numéro.

Ce niveau 1 concerne les notes, rien d’autre, et le reste occupe des années. La régularité d’abord : le motif revient des dizaines de fois, et la moindre inégalité de doigt s’entend comme un défaut de fabrication. Le dosage du son ensuite, cet arpège contenant plusieurs voix imaginaires : la basse porte, le sommet chante, l’intérieur s’efface. La tension harmonique enfin, qui monte jusqu’aux dernières mesures et qu’un tempo instable détruit en une seconde. Un pianiste de première année lit ce texte sans peine ; un pianiste de dixième année le reprend encore.

Le morceau garde une surprise : il n’existe pas en une seule version. Une copie établie en 1783 par Christian Friedrich Gottlieb Schwencke insère une mesure supplémentaire entre les mesures 22 et 23, pour adoucir un enchaînement harmonique abrupt. Simrock l’imprime à Bonn vers 1801, Czerny la reprend chez Peters en 1837, et Gounod, qui bâtit sa Méditation sur le texte de Czerny, l’installe dans l’oreille du monde entier. L’autographe de Bach n’en contient rien : selon le fichier que vous ouvrez, ce prélude compte trente-cinq ou trente-six mesures.

Ce que les sources ne notent pas

La mesure fantôme n’est qu’un cas visible. Le fond du sujet est ailleurs : Bach n’écrit presque jamais de nuance, de phrasé ni de doigté dans sa musique de clavier. Chaque forte, chaque liaison, chaque staccato imprimé sur une partition moderne a été ajouté par quelqu’un d’autre, parfois deux siècles plus tard. Les éditions instructives du 19e siècle, Czerny, Busoni et leurs contemporains, ont couvert ces pages de signes sans distinguer les leurs de ceux du compositeur.

Deux traces subsistent, et elles disent ce que Bach jugeait utile de préciser. En tête du recueil qu’il commence en 1720 pour son fils aîné Wilhelm Friedemann, il place une table d’ornements, l’Explication : le signe sur la portée du haut, sa réalisation sur celle du bas. C’est la seule qu’il ait laissée. Dans le même cahier, l’Applicatio BWV 994 porte des doigtés de sa main, où la droite monte en alternant 3-4-3-4 sans passage du pouce. Nos repères de doigté et de posture au piano expliquent pourquoi cette gymnastique de claveciniste ne se transpose pas telle quelle sur un clavier lourd.

Urtext ou édition annotée : que prendre selon votre situation

Une édition urtext établit le texte au plus près des sources et signale ses interventions. Henle, Bärenreiter et Wiener Urtext se partagent les pupitres, et l’édition critique du Clavier bien tempéré établie par Alfred Dürr va jusqu’à publier les variantes des différentes copies. Ces éditeurs proposent souvent le même volume en version doigtée et en version nue, sous deux références. Comptez une quinzaine à une trentaine d’euros le cahier.

  • Vous travaillez seul : un urtext avec doigtés. Choisir les siens dans une polyphonie à trois voix demande une expérience que personne n’a en début de parcours.
  • Vous suivez des cours : l’urtext sans doigtés, et le crayon pour noter ceux que votre professeur pose avec vous. C’est le cahier qui vous suivra dix ans.
  • Une édition annotée du 19e siècle vaut comme témoignage d’un grand interprète, à condition de savoir que tout ce qui s’y trouve n’est pas de Bach.

Par où entrer dans l’œuvre

Le Petit Livre d’Anna Magdalena Bach

Deux recueils portent ce nom, l’un de 1722, l’autre de 1725, et le second tient de l’album de famille : on y copie ce qui plaît à la maison, pièces d’autres compositeurs comprises. Le célèbre menuet en sol BWV Anh. 114 est de Christian Petzold, ce qu’on sait depuis 1979. Henle cote ces pages de 1 à 4, avec le menuet en sol et la Musette BWV Anh. 126 au niveau 1, quand les cursus anglo-saxons situent le menuet vers leur troisième grade. Ce sont de vraies pièces de danse, courtes et à deux voix, à ranger auprès de notre sélection de morceaux de piano faciles pour débutants.

Les Petits Préludes, puis les Inventions à deux voix

Les Petits Préludes, groupés sous les numéros BWV 924 à 943, viennent en partie du cahier de Wilhelm Friedemann. Cette fois tout est de Bach, et la marche reste basse : le BWV 939 se situe entre les niveaux 1 et 2 chez Henle, le BWV 924 au niveau 2. Chacun installe un motif et le promène à travers quelques tonalités avant une cadence franche.

Les quinze Inventions à deux voix BWV 772 à 786, dont la copie au net est datée de 1723, forment le passage suivant, aux niveaux 3 et 4. Bach a écrit sur la page de titre ce qu’il en attendait : apprendre à jouer proprement à deux voix, puis à trois, et surtout acquérir une manière de jouer cantabile. Le saut tient moins aux notes qu’à l’indépendance : deux mains qui chantent la même mélodie à tour de rôle, sans que l’une devienne l’accompagnement de l’autre. Si la lecture des deux portées vous coûte encore, notre méthode pour lire une partition de piano remet les repères en place.

Le Clavier bien tempéré comme horizon

Les deux livres, 1722 et 1742, alignent chacun vingt-quatre préludes et fugues dans les vingt-quatre tonalités. Le premier couvre à lui seul les niveaux 1 à 7 chez Henle, les fugues en la mineur et en si mineur au sommet : un même recueil contient la pièce du débutant et celle du concertiste. Mon repère de cours passe par les Suites françaises avant d’y venir, car la fugue réclame de tenir trois ou quatre lignes indépendantes avec dix doigts et de faire entendre le sujet à chacune de ses entrées.

ÉtapePièces repèresL’exigence réelle
Premières piècesPetit Livre d’Anna Magdalena Bach : menuets BWV Anh. 114 et 115, Musette BWV Anh. 126Niveau Henle 1 sur 9 ; tenir deux voix égales, respecter les appuis de danse
ConsolidationPetits Préludes BWV 924 à 943Niveaux Henle 1 à 2 ; conduire un motif unique à travers plusieurs tonalités
Le vrai palier15 Inventions à deux voix BWV 772 à 786Niveaux Henle 3 à 4 ; indépendance des mains, articulation à décider soi-même
HorizonClavier bien tempéré, livres I et IILivre I coté de 1 à 7 chez Henle ; trois ou quatre voix à tenir, sujet à faire entendre à chaque entrée

Télécharger Bach sans se tromper de fichier

Sur IMSLP, la bibliothèque en ligne consacrée au répertoire libre de droits, la page d’une œuvre donne de quoi hésiter : pour le seul premier livre du Clavier bien tempéré, une quarantaine de partitions cohabitent, des copies manuscrites d’époque, établies entre 1722 et 1787, aux éditions imprimées des deux siècles suivants. Bach est mort en 1750 : la question des droits ne se pose plus pour la musique elle-même.

Deux réflexes suffisent devant cette abondance. Le bandeau de licence sous chaque fichier d’abord : les mentions « Non-PD EU » et « Non-PD US » signalent une intervention éditoriale qui reste sous droits, indépendamment du texte de Bach : l’édition critique de la Neue Bach-Ausgabe parue en 1989, par exemple. La page de titre du PDF ensuite : un fichier signé Czerny ou Busoni vous fera jouer leurs choix d’articulation autant que ceux de Bach. Notre guide des partitions de piano gratuites trace la frontière entre gratuité légale et fausses bonnes affaires, et le même raisonnement vaut pour les partitions de Chopin.

Une pièce rejouée sur plusieurs saisons profite du cahier imprimé : texte vérifié, gravure lisible du pupitre, pages qui acceptent le crayon. Les recueils urtext du répertoire baroque figurent dans notre rayon de partitions de piano.

Un exercice pour finir, que je propose souvent en cours : téléchargez le Prélude en do dans un urtext, puis dans une édition annotée du 19e siècle, et jouez la même page deux fois de suite. Les notes sont les mêmes, la musique change. Vous saurez ce que vous devez à Bach et ce que vous devez à son éditeur.

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